mardi 3 février 2015

Lettre ouverte à «Cheikh» Imran Hussein et aux identitaires, par un Français musulman



Suite à son appel à l’ « émigration » lancé à notre communauté



Cette lettre ouverte est la réponse d’un musulman français à l’appel à l’émigration lancé par « Cheikh » Imran Hussein aux musulmans de France suite à l’attaque contre Charlie Hebdo. Une première version lui en a été adressée à titre privé le 25 janvier, en anglais, et n’a pas reçu de suite notable – sinon une dérobade condescendante et un renvoi à un nouvel appel plus tonitruant encore de folie furieuse, qui n’a heureusement pas été relayé (il est publié à la fin de cette lettre). Elle est maintenant publiée en tant que lettre ouverte, dans une version enrichie et structurée afin d’en faciliter la lecture et la compréhension, mais elle garde la même teneur que la lettre qui fut adressée à Imran Hussein via courriel. Ce n’est pas tant pour obtenir une réponse de sa part que nous publions cette lettre – car il n’est manifestement pas dans une démarche d’ouverture et de dialogue mais de prédication fanatique et forcenée – qu’à destination des publics français.

Imran Hussein est parfois présenté comme un savant de l’Islam spécialiste de « l’eschatologie », et portant un regard éclairé sur l’actualité internationale qu’il analyse au regard des sources théologiques. Sans récuser l’intérêt que peuvent présenter certaines de ses analyses, quiconque a des connaissances islamiques un tant soit peu sérieuses peut affirmer avec certitude que sa légitimité, son autorité et le sérieux de ses travaux d’exégèse et de ses analyses théologiques sont nuls et contredisent bien des enseignements fondamentaux de l’Islam. Cette lettre ouverte sera une première esquisse, un premier jalon dans un effort visant à le démontrer à tous ceux qui n’en sont pas convaincus en écoutant ses divagations. Elle sera suivie par d’autres écrits et documents plus ciblés et plus synthétiques, et par la traduction d’un récent discours religieux de Sayed Hassan Nasrallah consacré à l’eschatologie islamique authentique dans son rapport à l’actualité internationale et à la fin des temps. Sayed Hassan Nasrallah y dénonçait notamment, en s’appuyant sur des preuves qui font l’unanimité des écoles de l’Islam et de toute personne rationnelle, les dangers représentés par les prédicateurs qui prétendent connaître l’avenir, dont Imran Hussein est un parfait exemple (pour les arabophones, voir dès à présent ici et ici).  

Cet appel à la hijra, ou « émigration », lancé aux musulmans français du fait de leur situation en France et de ce que les événements actuels peuvent laisser présager d’après lui, est absolument insensé, scandaleux et irresponsable, et même franchement grotesque – et c’est une évidence, que l’on se base sur des critères rationnels, moraux ou religieux –, au point qu’un tel individu ne devrait pas même recevoir la moindre considération, et encore moins motiver un long effort de réponse qui consistera nécessairement en un égrenage fastidieux de truismes. Mais le contexte étant ce qu’il est, Imran Hussein étant considéré par d’aucuns comme une autorité, et son premier appel ayant malheureusement été relayé par plusieurs sites d’information alternatifs sans les avertissements et caveat nécessaires (par légèreté, imprudence ou ignorance, voire, on a parfois pu le craindre, dans un agenda politique de couleur brun – bleu marine), ce qui lui a permis de dépasser les 150 000 vues (toutes sources confondues), sans qu’il ait suscité de réponse formelle et publique à notre connaissance, cette démarche peut ne pas être inutile.

Pour conclure, je précise que je ne prétends pas m’exprimer au nom de tous les musulmans de France : j’ai moi-même trop souffert d’entendre des voix dépourvues de toute légitimité (autoproclamées ou nominées d’en haut et/ou d’en dehors de notre communauté à des fins de contrôle, d’infantilisation et même d’humiliation) s’exprimer en mon nom et proférer des insanités et même des infamies. Je ne prétends pas à l’adhésion de l’ensemble de la communauté musulmane française au fond et à la forme de tous les points avancés ci-dessous, mais je suis convaincu du fait que mon analyse est bien plus conforme au bon sens, au droit moral et positif, aux lois divines, à la réalité de la situation en France et dans le monde et au sentiment de la grande majorité des musulmans français que ne le sont les élucubrations charlatanesques d’Imran Hussein.



Sections : 


Introduction

Les musulmans en France : opprimés et persécutés ? 

La France est-elle « notre » pays ? 

« Là-bas », serons-nous « chez nous » et en sécurité ? 

Quels pays sont vraiment « musulmans » ? 

L’émigration du temps du Prophète (saas) 

Une « retraite stratégique » ? 

L’Islam et le choc des civilisations



Introduction

Salutations de paix (As-salamu ‘alaykoum),

Je tenais à vous exprimer ma plus vive indignation au sujet de votre vidéo invitant les musulmans français – et en particulier ceux qui ont des origines étrangères – à émigrer en direction de « leur » pays, et à vous demander de bien vouloir clarifier le fond de votre pensée et d’apporter des preuves et arguments valables pour soutenir vos propos. En tant que musulman, franco-algérien (né et ayant vécu en France, et ayant la double nationalité), en tant qu’homme de principes, attaché à la morale et au droit, et, avec la Grâce de Dieu, en tant que personne douée de raison et de discernement, je ne peux qu’être profondément scandalisé par à peu près tout ce que vous dites. Avec tout le respect qui est dû à un aîné, dont la bienveillance peut être postulée, et si je puis exprimer le fond de ma pensée, je considère vos exhortations contraires au bon sens, à l’éthique et à toute justice, et opposées aux enseignements fondamentaux du Saint Coran et de notre Prophète Muhammad (saas) tels que je les comprends. Et plus encore, irresponsables dans ce contexte.

Je vais donc m’efforcer de justifier mon point de vue de la manière la plus claire, la plus ferme et la plus respectueuse, en espérant que je pourrai obtenir une réponse argumentée à mes objections.

Les musulmans en France : opprimés et persécutés ?

Vous avez commencé par décrire la vie en France pour les musulmans comme impossible. Selon vous, la situation est telle que nous n’avons dorénavant qu’une seule alternative : soit nous renier, baisser la tête et perdre notre dignité, soit partir, émigrer.

Je ne suis pas d’accord avec votre analyse de la situation. Certes, il y a clairement une offensive politique et médiatique contre l’Islam et les musulmans – et ce dans tout l’Occident, du reste, et pas seulement en France : la première fois que j’ai entendu ces exhortations insensées à l’émigration, c’était de la part d’un imam salafiste (palestinien de surcroît) à Miami en 2008, durant les élections présidentielles, au sujet de la phrase de John Mc Cain à propos d’Obama. Et du reste avant cela, Marcus Garvey et Malcolm X l’avaient prôné auprès des Noirs des Etats-Unis, mais heureusement, le grand Malcolm X a radicalement changé sa perspective lorsqu’il a eu accès à l’Islam authentique et à son message universel – mais vous voulez apparemment nous faire régresser d’un siècle. Certes, nous sommes méprisés, avilis, piétinés, etc., c’est la vérité, mais tout cela se produit surtout dans les médias, dans l’arène politique, etc., et donc dans d’autres sphères que celle de la vie quotidienne. Dans la vie de tous les jours, les difficultés ne sont pas si grandes. Nous vivons dans la vie réelle, pas à la télévision, et du reste, nombreux sont ceux qui désertent les médias dominants au profit d’Internet : l’exemple du succès de Dieudonné suffit à démontrer que des millions de personnes – et pas que des musulmans, loin de là – se moquent éperdument de la propagande politico-médiatique. Bien sûr que nous faisons parfois l’expérience de ce que l’on pourrait clairement appeler des préjugés, du racisme, de l’islamophobie dans notre vie quotidienne, et peut-être même que plus notre milieu socio-professionnel est « élevé », plus ces agressions deviennent vives et palpables – mais alors nous sommes mieux armés encore pour nous défendre. Mais les ignorants, les brebis et les fielleux ne sont pas d’un naturel offensif et peuvent être aisément calmés s’ils s’avisent de dépasser les limites, surtout que le caractère et la culture « originels » des arabo-musulmans sont loin de s’être dissipés, et que nous sommes, en général, des éléments fiers, sensibles à l’honneur et à la dignité, et donc nullement disposés à nous laisser marcher dessus – dans la tradition authentique, mise à jour, du panache français.

Ainsi, contrairement à ce que vous prétendez, notre barbe ne pose aucun problème, pas plus que le voile de nos sœurs, de nos épouses ou de nos filles, du moins aucun problème que nous ne puissions surmonter – car l’opprobre laïciste sur le voile, unique dans le monde, que nous subissons en France, est effectivement un véritable problème, mais à défaut de le lever (ce qui peut être réalisé), nous avons déjà pu contourner cet obstacle qui ne constitue pas une entrave majeure. Ce n’est pas comme si nous étions une minorité marginale : nous sommes des millions, et nous sommes une communauté visible, parfois dominante dans certaines zones géographiques et quartiers, et coexistant avec des millions de non-musulmans qui n’ont rien contre nous, au contraire. Ce n’est pas comme si nous ne pouvions pas vivre comme nous le souhaitions, nous le pouvons tout à fait. Pour mémoire, jusque dans l’enseignement supérieur, il est arrivé plusieurs fois que des enseignants d’Université trop zélés soient sanctionnés par leur hiérarchie – et même hués par leurs élèves – pour avoir fait des remarques désobligeantes à des filles voilées. On peut voir des filles voilées jusque dans les plus grandes écoles parisiennes, de Henri IV à l’Ecole Normale Supérieure. Et vous serez peut-être même surpris de savoir qu’il y a quelque temps de cela, à l’époque où j’y étais moi-même, il y avait une enseignante française d’origine arabe à l’Université Paris-IV Sorbonne (lieu hautement symbolique) qui portait le voile durant ses cours même, au moins durant une année scolaire entière, et je n’ai pas connaissance du fait qu’elle ait été inquiétée, même si, bien sûr, bien des dents ont dû grincer.

Nous pouvons donc toujours avoir la tête haute, rester attachés à nos croyances et à nos principes tout en menant une vie normale, saine, épanouie, et accéder, de plus en plus, à toutes les sphères honorables de la vie sociale et professionnelle (car nous ne nous lamenterons pas de nous voir interdire l’accès de certaines portes, que ceux qui sont attachés à leurs convictions et à leur dignité n’aspirent aucunement à franchir). Nos mosquées sont pleines le vendredi, et même trop pleines, de nouvelles mosquées florissant aux quatre coins de la France, dans les endroits les plus reculés. Sont-ce là des signes d’une vie religieuse moribonde, étouffée, menacée ? Certes non, bien au contraire. Oui, nous musulmans de France sentons bien que nous sommes attaqués, mais nous ne sommes pas démunis comme vous le prétendez, nous ne nous sentons ni faibles, ni vulnérables, ni désorientés et encore moins perdus ou en proie au découragement ou au désespoir. Nous avançons, et nous restons fermement attachés à nos principes, et si besoin est, nous irons plus loin encore dans l’affirmation de notre identité et les revendications, dans le strict respect d’autrui que notre religion nous impose, afin d’être pleinement acceptés partout où nous le souhaitons, et de ne plus être soumis à de quelconques formes de discrimination. Grâce à l’éducation que nous ont transmise nos parents et à l’instruction que nous avons reçue durant notre scolarité et nos études, et à celle que nous avons acquise de nous-mêmes, grâce à toutes les opportunités qui nous sont offertes ici en France, nous sommes devenus plus éveillés et plus cultivés que nos parents, plus savants et plus actifs jusque dans notre religion (comme le montre le port très largement répandu du hijab), nous avons accédé à des postes de responsabilité plus importants, et nous sommes de plus en plus actifs dans notre société. Et selon toute vraisemblance, si Dieu le veut, nos enfants iront plus loin encore, sans jamais se renier ni oublier que nos principes et nos traditions sont pour nous essentiels et indissociables de notre identité.

Voilà pour ce qui concerne votre analyse de la situation.

La France est-elle « notre » pays ?

Vous affirmez que la France n’est pas notre pays. Bien que nous soyons nés ici, que nous ayons été élevés ici, que nous ayons construit toutes notre existence ici et nous sentions chez nous, etc., vous nous récusez le droit d’affirmer que nous sommes ici chez nous, que la France est bien « notre » pays. Je ne comprends vraiment pas comment quiconque peut légitimement déclarer de telles choses, avec un tel aplomb. Comment peut-on s’adresser ainsi à des millions de personnes et asséner à chacun d’entre eux : « Cette terre sur laquelle tu es né, où tu as grandi et vécu et que tu as héritée de ton père, cette maison que tu as construite et dans laquelle tu vis avec ta famille, où tes enfants sont nés et où ils grandissent, cette ville et ce pays que tu aimes, tes voisins, tout ce à quoi tu es attaché par des liens matériels et immatériels, tout cela n’est pas à toi. Tu n’es pas chez toi. Veux-tu savoir où est ta véritable demeure ? C’est un endroit avec lequel tu n’as peut-être plus aucune attache, un endroit où tu n’es peut-être jamais allé, dont tu ne parles peut-être pas même la langue et pour lequel tu ne ressens peut-être rien, mais c’est ta seule et unique demeure alors retourne-y dès maintenant. » Quelles sont ces paroles insensées ? Sommes-nous des colons sionistes, ou des descendants de colons pour mériter de tels outrages ? Quelle autorité, quelle base pourraient-elles permettre de rendre légitimement des verdicts si radicaux ? Ce sont là des questions d’ordre légal, moral et factuel qui ne peuvent être déterminées par aucune personne ou instance autres que celles qui sont directement concernées, et dans un cadre très strict, sinon par abus et violation des droits les plus fondamentaux – comme l’ont fait les sionistes en 1948 lorsqu’ils ont expulsé les Arabes par la force des armes, leur affirmant qu’ils n’étaient pas chez eux en exhibant leur titre de propriété falsifié vieux de 2000 ans.

Je précise que je ne m’exprime pas spécifiquement pour mon cas particulier. Il se trouve que je me sens tout à fait chez moi en Algérie, et que du reste, j’ai vécu dans plusieurs pays arabes durant quelque temps, et même dans d’autres pays où j’ai pu profiter d’un grand confort matériel (bien plus qu’en France) et où je me sentais très bien. Je maîtrise l’anglais, l’arabe et d’autres langues encore, et je peux me sentir tout à fait à mon aise dans bien des endroits. Et je peux même avouer qu’il y a plusieurs années de cela, j’avais effectivement le sentiment que ma place n’était pas en France mais ailleurs, dans un pays arabe et musulman, et c’est pourquoi j’ai voyagé et essayé de m’installer ici ou là, mais cela n’a jamais duré plus d’un an. Chaque fois, une raison impérieuse me ramenait en France, comme si Allah me répétait incessamment : « Cesse de fuir tes responsabilités, ta place est en France, ton devoir est en France. »  Et comme Victor Hugo, j’ai découvert à l’étranger à quel point j’étais attaché à mon pays. Mais je précise que je ne considère aucunement de telles expériences et sentiments personnels comme des arguments universels recevables en eux-mêmes, et je ne les avance que pour donner plus de poids à mon argumentation et montrer que contrairement à ce que vous prétendez, ce n’est certes pas forcément une nécessité d’ordre matériel qui nous maintient en France mais bien des considérations d’ordre supérieur : c’est ici que nous devons être, et nous ne pouvons être « chez nous » nulle part ailleurs.

« Là-bas », serons-nous « chez nous » et en sécurité ?

Je n’arrive vraiment pas à comprendre comment vous pouvez écraser l’infinité des cas particuliers et les condenser en une seule et unique proclamation : « Vous tous, millions d’existences, retournez chez vous – à savoir, la demeure de vos ancêtres, qui, je le décrète, est votre demeure. » Que faire de ceux qui n’ont aucun lien avec leur « demeure » ? Que faire s’il n’y a pas d’endroit spécifique, ou s’il y en a plusieurs, dans différents pays, comment faire son choix – sans même parler des Français convertis ? Comment partir, où aller ? Où habiter ? Et si nous ne pouvions pas trouver de place, si nous ne pouvions pas nous intégrer, nous adapter à des modes de vie très différents ? Si nous ne trouvions ni accueil, ni logement, ni travail, ni assistance, ni bien-être, qu’il soit d’ordre matériel, moral ou spirituel ? Et il est en effet très vraisemblable que nous n’y puissions pas même nourrir nos familles, car nous parlons de pays du Tiers Monde où le chômage est considérable, la misère criante, et les problèmes difficilement surmontables pour les locaux même, qui sont le mieux armés pour ce faire et qui ont bien du mal à vivre convenablement. Du reste, ils bénéficient souvent de l’aide que peuvent leur apporter leur famille outre-Méditerranée – et dont ils seraient privés si nous les rejoignions. Et ils nous considèreraient certainement, et avec bien plus de légitimité que ne peuvent le faire les Français d’extrême droite, comme des envahisseurs étrangers venus manger leur pain qui ne suffisait pas même à les nourrir.

Que dire en effet du pays même où nous devrions nous rendre selon vous, de la société que nous trouverons, comme si accueillir comme cela des millions de personnes ayant une mentalité et des mœurs très différentes pouvait se faire comme cela, sans heurts, surtout dans nos pays très fragiles qui seraient justement encore plus déstabilisés par ces raz-de-marée humains ? Ne voyez-vous pas que cette fantasmagorie chimérique (car Dieu merci, vous préconisez quelque chose d’absolument insensé et impossible) est une recette infaillible pour générer le chaos et la destruction, tant au plan individuel, avec les millions de vies que vous voulez déraciner et briser, qu’aux plans national et sociétal ? Ce que vous prônez contredit frontalement la morale, la justice, la raison et la religion. Ordonner ainsi, de manière indiscriminée, à des millions de personnes d’abandonner leurs vies, leurs foyers, et d’émigrer vers l’inconnu alors qu’ils pourraient tout simplement rester où ils sont et continuer à vivre à leur gré et même améliorer leurs conditions de vie et celles de leurs concitoyens (et je parle bien évidemment de toutes les conditions d’une vie authentique, du matériel au spirituel), est tout simplement absurde. D’autant plus que lorsque nous sommes chez nous, il est plus facile de se défendre face à l’adversité, car nous sommes en terrain familier : nous connaissons notre société, ses us et coutumes, ses lois, nous avons des proches, une communauté, etc., tant de repères qui facilitent grandement l’existence et la lutte. Que dire de tous les problèmes inconnus auxquels nous devrons inévitablement faire face dans « notre » nouveau pays, avec tous les handicaps d’un nouveau-venu, seul, inexpérimenté et impuissant ? N’est-ce pas justement pour cette raison que notre religion nous enjoint notamment la bonté et la charité envers les voyageurs et les étrangers, car ils comptent parmi les plus démunis ?

Ce n’est pas un argument recevable que de dire que puisqu’à tel endroit, on rencontre tel et tel problème, alors il faudrait fuir, émigrer, car les situations évoluent, de la sécurité à l’insécurité et inversement, de la tolérance à l’intolérance et inversement (cf. Syrie, Libye, etc.), de l’irréligion à la foi et inversement (URSS communiste à Russie orthodoxe, Iran du Shah à République Islamique, etc.). Quelqu’un qui aurait fui l’Algérie en 1990 pour la Libye ferait aujourd’hui le chemin inverse. Sommes-nous donc supposés, nous autres musulmans, devenir comme les Bédouins d’antan et vivre en nomades d’une place à une autre, fuyant les problèmes au fur et à mesure qu’ils apparaissent, ou vivre isolément comme vous le recommandez, se retirer dans la brousse en ermites ou en mormons ? Sont-ce là les enseignements de l’Islam ? Fuyez la compagnie de vos semblables et vivez seuls dans les bois comme des sauvages ? Ne vivez qu’avec des musulmans, et si vous êtes né au mauvais endroit (ou si la situation a changé, ce qui ne peut manquer de se produire tôt ou tard où qu’on aille), faites vos bagages et quittez les lieux ? Déménagez chaque fois qu’un problème survient, au lieu de l’affronter courageusement et de le résoudre ? Fuyez le champ de bataille, comme s’il y avait un seul endroit sur la face de la Terre où les descendants d’Adam ne seront pas éprouvés dans leur vie et dans leur foi ? Dieu nous a créés justement pour cela, pour tester notre foi et notre endurance. Et toute la Terre Lui appartient, et n’a été créée et peuplée que dans ce but. Même en Syrie et en Irak, où les hommes sont découpés en morceaux par le plus grand danger qu’ait connu l’Islam à ce jour, à savoir la terreur de l’Etat Islamique, et ont le choix (lorsqu’ils l’ont) entre se convertir à un rite barbare qui n’a rien à voir avec l’Islam ou se faire égorger et voir leur femme et leurs enfants captifs, tout ce qu’on pourrait dire, c’est que l’émigration est autorisée, et certainement pas qu’elle est obligatoire. Et ceux qui restent pour combattre doivent être encouragés et loués, même si ceux qui fuient pour leur vie devant un danger réel, concret et non pas lointain et fantasmé ne doivent pas forcément être condamnés. Quant à dire que l’analogie n’est pas valable car l’Irak, contrairement à la France, est une Terre d’Islam (à considérer qu’une Terre d’Islam est une Terre habitée par des Musulmans, ce qui n’est pas une condition suffisante selon moi), je vous réponds que toute la Terre est à Allah, et qu’Il l’a promise tout entière en héritage aux justes et aux pieux d’entre Ses serviteurs avant la Fin des Temps. Et certes pas à coup d’invasions et de conquêtes comme Bush prétendait « propager » la démocratie, mais avec la venue du Mahdi et du Messie (as) qui unifieront les rangs de toutes les bonnes volontés, qui commencent déjà à s’allier et à se réunir aux échelles locales, nationales et internationales.

Quels pays sont vraiment « musulmans » ?

Et quant au sujet de la foi elle-même, est-ce que tous les pays majoritairement musulmans sont vraiment musulmans ? Est-ce que l’Islam, dans son authenticité, y occupe une place importante, du politique au social ? N’y a-t-il pas de voies de perdition là-bas, aussi dangereuses qu’ici (voire plus, car nous n’y sommes nullement préparés) ? Et des voies de salvation tout aussi sûres en France, voire plus sûres encore, car j’ai vu bien des « Occidentaux » plus pieux et plus savants en Islam que bien des gens parmi leurs frères « orientaux », qui sont bien plus exposés à l’ignorance, à l’obscurantisme et à l’aveuglement – Dieu merci, les musulmans de l’Etat Islamique ne sont que très marginalement occidentaux ? Dans certains pays « musulmans », il est dangereux d’appartenir à certaines écoles de l’Islam et même de prononcer toute parole de vérité. En Arabie Saoudite par exemple, où on peut facilement être arrêté, emprisonné, torturé et mutilé pour peu de chose, ou dans des lieux où les idéologies salafiste et wahhabite sont très présentes comme l’Algérie, on peut être exposé à du rigorisme et même à du fanatisme, qui sont tout à fait étrangers à l’Islam. Sans parler de la Libye, de la Syrie ou de l’Irak, ou on risque tout simplement de se faire couper la gorge, ou encore de ce qui se passe au Bahreïn. Notre religion, ce me semble, n’est certainement pas le simple formalisme et l’ensemble de rituels extérieurs prôné par les « salafistes » et autres rigoristes littéralistes qui se limitent à l’écorce et nient la sève, mais avant tout un système de valeurs qui doit s’incarner dans la vie quotidienne, et qui accorde une place fondamentale à la justice, au droit, à la tolérance, au savoir et à la résistance à l’oppression. Avez-vous oublié la fameuse parole de Muhammad Abduh (« Je me suis rendu en Occident, et j’ai vu l’Islam sans les musulmans ; je me suis rendu en Orient, et j’ai vu les musulmans sans l’Islam ») et ses enseignements ? En ce sens, le moins qu’on puisse dire est que désigner les régimes politiques et les sociétés les plus proches de l’Islam authentique ne va pas de soi, et sur bien des points qui vont du politique au social, j’estime que la France l’emporterait non seulement sur l’Arabie Saoudite et les monarchies du Golfe, mais même sur des pays comme l’Egypte.

Notre foyer est ici, nos moyens de subsistance sont ici, nos droits et nos devoirs sont ici, c’est ici qu’est notre place et que nous pouvons avoir un rôle à jouer, un message à transmettre. Dieu nous a fait grandir ici et nous a donné les outils nécessaires afin d’agir dans ce contexte, dans cette société, nos connaissances et capacités ont été développées dans ce cadre précis. Si nous partons, tout cela perdra l’essentiel de sa valeur, et pourra même être un handicap dans le nouveau contexte où nous nous retrouverions. Alors que nous avons la possibilité de faire beaucoup de choses ici, si nous partons, nous deviendrons incapables de faire grand-chose, que ce soit pour nous-mêmes et pour notre communauté restreinte ou élargie, pour la France ou pour le pays de destination.

L’émigration du temps du Prophète (saas)

Vous nous exhortez à émigrer en nous présentant cela comme une sunna obligatoire du Prophète (saas), et en nous rappelant que même en vivant en Occident, nous sommes tenus de la suivre, impliquant clairement que ne pas le faire serait une désobéissance de notre part, un reniement des préceptes de notre Prophète (saas). Mais encore une fois, j’estime que cette alternative que vous nous présentez de manière catégorique est fausse et abusive, tant du point de vue des faits que du point de vue des pratiques, enseignements et injonctions du Prophète (saas) telles qu’elles sont reconnues par l’ensemble des musulmans.

Il est vrai que le Prophète Muhammad (saas) a dans un premier temps suggéré (et certainement pas ordonné) à un petit groupe de fidèles persécutés d’effectuer la hijra en Abyssinie, afin de préserver leur foi et même leur vie, qui était directement menacée par les Quraysh de La Mecque face auxquels ils n’avaient pas les moyens de se défendre. Ils faisaient en effet partie des catégories sociales les plus vulnérables, et subissaient non pas seulement des brimades et injures, mais des tortures qui pouvaient aller jusqu’à la mort, comme l’exemple fameux de ‘Ammar b. Yasir et de ses parents. Mais le Prophète (saas) n’a émis cette suggestion que cinq années après la proclamation de l’Islam, et donc après cinq années de persécutions terribles incomparables avec ce qu’on peut voir ou même imaginer en France (dans un futur proche ou lointain), et seulement pour un groupe très restreint (moins de 20 personnes, qui furent suivies l’année suivante par 80 environ, soit une centaine au total), la majorité des musulmans étant restée à La Mecque avec le Prophète (saas). De plus, il ne les a pas envoyés à l’aventure, vers l’inconnu, mais auprès du Négus d’Ethiopie, un chrétien généreux et juste en qui il avait pleine confiance et dont il savait qu’il accueillerait bien ces émigrés – et qui deviendra un précieux allié des musulmans. Il n’y a donc pas la moindre analogie possible entre les émigrations en Abyssinie et ce à quoi vous nous invitez.

De même pour la principale émigration vers Médine qui marque le début du calendrier islamique, et qui eut lieu 13 années après le début de la proclamation de l’Islam, soit 13 années de souffrances indicibles pour les musulmans – ostracisme, blocus économique menant à la famine, tortures, meurtres, etc. Et pourtant jamais l’ordre de « fuir » n’a été donné, ni même recommandé. Tout au plus était-il permis, voire suggéré à certaines catégories particulièrement vulnérables et minoritaires. Ce n’est que lorsqu’une délégation de Médine a prêté allégeance au Prophète (saas) et que l’Islam s’y est implanté, après le second serment d’allégeance à Aqaba, qu’il a commencé à suggérer aux musulmans de s’y rendre par petits groupes, non pas tant pour leur propre protection que pour l’édification de la première société musulmane qui était bien évidemment une nécessité absolue en ces temps où l’Islam était extrêmement fragile. Et ce n’est que lorsque les Quraysh se sont décidés à attenter collectivement à la vie du Prophète (saas) qu’il a lui-même fait l’émigration, et que la plupart des musulmans se sont retrouvés à Médine avec lui.

Le Prophète (saas) avait une Révélation directe de Dieu, et donc parlait et recommandait avec certitude et non pas sur la base de simples prédictions dues à des analyses qui pourraient très bien ne pas avoir l’autorité et la solidité nécessaires, et pourraient tout à fait être réfutées et contredites – pour ne pas dire qu’elles sont complètement extravagantes. D’autre part et surtout, il avait la responsabilité de sauvegarder l’Islam, qui était alors menacé d’extinction, en fondant un foyer sûr où l’Islam et les musulmans pourraient vivre en paix, en sécurité, et se constituer en une véritable communauté – ce qu’ils ne pouvaient alors faire nulle part sur la face de la Terre.

Ainsi, que ce soit pour l’Abyssinie ou pour Médine, ce n’était que pour une durée limitée, c’était à la suggestion de l’Envoyé de Dieu (saas) qui recevait la Révélation divine, et surtout, ce n’était jamais une obligation, même si dans ces conditions, il était normal que la place des nouveaux convertis à l’Islam soit aux côtés de leur Prophète (saas) dans une Terre d’Islam authentique qu’il fallait bâtir dès les fondements. Le Prophète (saas) était infailliblement informé par Dieu de ce qui allait advenir et avait donc toute autorité pour ordonner, mais malgré cela, il n’a fait que suggérer et inviter et certainement pas ordonner, et il n’a jamais prononcé le moindre mot de mépris ou de condamnation au sujet des musulmans qui, pour diverses raisons, sont restés à La Mecque (et qui ont également contribué, à leur niveau, à l’avènement de l’Islam). Et il n’a pas invité les musulmans à quitter la sécurité pour le danger et l’inconnu (voire le dénuement et/ou la mort assurés) comme vous le faites avec les musulmans de France, mais à fuir un danger pour une plus grande sécurité – si, effectivement, ils s’estimaient en danger – et à le rejoindre avec une solide garantie de sécurité et de prospérité, celle de Dieu et de son Prophète (saas), en vue d’œuvrer à l’édification de la première société musulmane de l’histoire. Le Prophète (saas) avait la garantie d’un refuge sûr à Médine, et il avait pris toutes les dispositions, sur plus d’une année, pour s’assurer que les musulmans seraient bien accueillis, qu’ils seraient installés dignement et seraient pourvus de moyens de subsistance, et malgré cela Dieu n’a rendu obligatoire l’émigration que pour lui car la diffusion du message de l’Islam était sa responsabilité. Le Prophète (saas) était extrêmement soucieux du bien-être matériel et psychologique des gens, et jamais il ne se serait permis de lancer un tel appel désordonné au « sauve qui peut » qui n’aurait pu que déstabiliser et effrayer les musulmans, qui étaient en nombre limité, alors que dire aujourd’hui de cet appel lancé à des millions de personnes, et qui veut avoir le retentissement de la Trompette du Jugement Dernier ? Où pourraient-ils trouver un tel refuge ? Dans quel but, quelle serait leur mission aujourd’hui ? Quel que soit l’angle selon lequel on considère les choses, votre appel me parait insensé.

L’émigration n’est pas un départ impromptu et inconsidéré vers l’aventure et le danger. Bien au contraire, c’est un projet mûrement mûri et préparé par chaque individu, dans des conditions qui ne sont pas les nôtres, du moins pas de la manière globale que vous préconisez, et qui nécessiterait une situation dans lesquelles un danger direct et concret pèserait sur notre vie et sur notre foi – voire même sur la pérennité de la foi musulmane elle-même – et l’existence d’un endroit sûr où se réfugier. Vous laissez entendre que nous aurions le devoir de partir sous peine de contrevenir aux injonctions de notre religion, alors qu’au contraire, c’est bien plutôt l’émigration que vous prescrivez qui constituerait la véritable désobéissance. Sans parler du fait qu’un innocent ne fuit pas, car il est dans son droit, et qu’il ne veut pas donner prise à ses ennemis ni leur céder sans résistance ce qu’ils convoitent illégitimement. Seuls les coupables et les lâches fuient le danger – et seuls les insensés fuient sans raison.

Une « retraite stratégique » ?

Vous dites très justement que l’émigration de Muhammad (saas) n’était nullement un acte de lâcheté, et vous rappelez que nous, les partisans de Muhammad (saas), ne nous soumettons pas à l’oppression, que nous ne sommes pas des lâches et que nous ne fuyons ni les adversités ni les champs de bataille, quels qu’ils soient. Et c’est pourquoi vous vous efforcez de présenter cette émigration massive et soudaine non pas comme un nouvel exode (cette fois pour les fils d’Ismaël), mais comme une mesure nécessaire face à un ennemi extrêmement puissant et décidé à nous éradiquer. Vous prétendez que si, Dieu nous en préserve, nous vous écoutions et émigrions, ce ne serait pas une fuite lâche et déshonorante du champ de bataille, une abdication face à l’adversité, ce que nos principes ne nous permettent pas, mais simplement une sorte de « retraite stratégique » avant de pouvoir revenir plus forts et de remporter la victoire. Avec tout le respect que je vous dois, cette analyse me paraît absurde et choquante.

Ainsi, le fait d’émigrer, d’abandonner notre maison, notre travail, nos amis, toute notre vie, de fuir les lieux non pas face à un danger connu et présent, comme l’Etat Islamique en Syrie ou en Irak, mais face à un danger confus et distant, ne serait pas une fuite stupide et ignominieuse mais un acte sensé et courageux ? Car quel que soit le danger, qui est sans aucun doute réel, mais infiniment moins grand et moins imminent que ce que vous affirmez, pourquoi ne pas l’attendre ? Pourquoi ne pas rester ici et essayer de le prévenir, puis de l’affronter s’il doit absolument se présenter ? Pourquoi ne pas même envisager de lutter, de résister, de combattre ? Sommes-nous des brebis, ou des veaux ? Non, nous ne sommes pas des lâches ni des insensés, et quels que soient les dangers qui se présentent, nous ferons face et nous nous défendrons de toutes nos forces. Nos parents et grands-parents ont quitté leur pays pour venir ici et s’y installer, ils ont durement gagné leur vie et enduré bien des difficultés afin de nous offrir une situation honorable, ils ont œuvré à la reconstruction de la France et bâti nos maisons, et nous devrions abandonner tout cela, rendre tous leurs efforts vains, fuir au loin et tout recommencer à zéro simplement à cause de l’indistinct et lointain grondement du tonnerre ? Nous devrions nous précipiter vers l’inconnu où tant de difficultés nous attendent, prévisibles et celées, face auxquelles nous serions complètement démunis ? Alors que quoi qu’il puisse arriver en France, nous connaissons très bien le terrain pour y être né, y avoir vécu et contribuer à le façonner, si bien qu’il sera bien plus facile de résister ici et de préserver nos principes et notre dignité, et ce quel que soit le danger ? N’est-ce pas une oppression, et même une absurdité que de nous imposer cette fuite ? Et Dieu sait que nous ne sommes ni faibles, ni seuls, ni démunis, et que la coexistence est loin d’être impossible comme vous le suggérez. Non seulement nous sommes forts, mais nous serons aux côtés des centaines de milliers de Français non-musulmans qui sont attachés au droit, n’ont pas de préjugés, et comprennent la logique pernicieuse du choc des civilisations qu’on essaye d’imposer en France pour la détourner des véritables questions (d’ordre politique, économique et social), et à laquelle celle-ci a tout à perdre.

Et du reste, que ferons-nous concrètement, en Algérie ou ailleurs, durant toutes ces années ? Car il est question de revenir plus forts, mais comment ? Comment se préparer adéquatement à « combattre l’oppresseur » ? Quand et comment devrons-nous revenir ? Combien de temps notre exil va-t-il durer ? La rédemption sera-t-elle pour nous, pour nos enfants, leurs arrière-petits-enfants ? Que faire ? Il est vraiment inacceptable d’être si allusif pour des questions si capitales, qui devraient, à vous écouter, bouleverser des vies entières. Est-ce que vous suggérez que nous rentrions, par exemple, en Algérie pour une dizaine d’années, pour y suivre quelque formation adéquate et nous entraîner pendant quelques années, afin de pouvoir revenir et « envahir » la France et soumettre l’oppresseur d’antan ? Est-ce réaliste, raisonnable, ou n’est-ce pas plutôt qu’une absurde fantasmagorie ? Et pourquoi cette présentation militaire de la situation, comme s’il y avait une guerre ouverte entre l’Islam et la France, et que notre rôle était de refaire les croisades ? Notre religion, bien avant le grand Robespierre, a formellement interdit toute guerre d’agression ou de conquête (« Et si ton Seigneur l’avait voulu, tous les hommes peuplant la Terre auraient, sans exception, embrassé Sa foi. Est-ce donc à toi de contraindre les hommes à devenir croyants ? » – Coran, X, 99 ; « Nulle contrainte en religion » – Coran, II, 252), et aucun exemple de guerre offensive ne peut être trouvé dans la sunna du Prophète (saas). Si nous avions été soumis aux tortures, meurtres, blocus, expropriations dont les musulmans de La Mecque ont souffert, il pourrait être légitime de reprendre notre dû par la force, mais si nous partons de nous-mêmes, quel sera notre grief ? Quelle sera notre justification ? Notre religion nous interdit à la fois d’être oppresseurs et d’être opprimés, mais vous avez manifestement décidé que nous allions en transgresser tous les interdits.

Quiconque part et abandonne volontairement sa situation, ses droits et ses biens sans qu’un danger redoutable, réel et présent l’y ait contraint n’aura aucune légitimité à les réclamer, ni dans ce monde, ni dans l’autre. Si nous quittons la France pour nous installer ailleurs, que ce soit pour quelques années ou pour plusieurs décennies, la France ne sera plus notre pays, et nos revendications ne seront plus légitimes, car ce qui est bien plus facilement envisageable dans un futur pas trop lointain, c’est un durcissement des règles concernant la nationalité : remise en cause du droit du sol, de la transmission automatique de la nationalité aux enfants, nécessaire présence en France x mois chaque année, etc. En vous écoutant, nous nous mettrions alors dans la même situation que les Palestiniens qui ont abandonné leurs maisons en 1948, fuyant la guerre pour un temps très court, pensaient-ils, mais qui ne sont jamais revenus et ont été dépossédés de tout, se retrouvant, jusqu’à ce jour, réfugiés aux quatre coins du monde. Voulez-vous que nous devenions les apatrides de demain ? De nouveaux Juifs errants ? Par notre propre faute, sans y avoir été soumis par la force et sans avoir fait mine de résister, alors que les troupes des Pharaons d’aujourd’hui ne sont ni à nos trousses, ni même constituées – du moins à l’échelle nationale ? C’est vraiment insensé.

L’Islam et le choc des civilisations

Il me semble irresponsable, surtout dans un tel contexte, de donner du crédit à la théorie du « choc des civilisations » prônée et façonnée de toutes pièces par les impérialistes américains, les sionistes et les racistes et extrémistes de tous bords. Vous apportez une caution « islamique » à ces discours haineux et incendiaires, récusés par notre religion, selon lesquels la coexistence entre musulmans et non-musulmans, entre français « de branche » et français « de souche » ne serait pas possible. Maintenant, grâce à vous, ces racistes peuvent invoquer la caution d’une « autorité musulmane » qui appelle très précisément à ce qu’ils appellent, à savoir la « remigration », impliquant la déchéance de nationalité et la déportation, volontaire ou forcée. Ils affirment haut et fort que l’Islam n’a pas sa place en France, et que les musulmans ne peuvent pas cohabiter en paix avec le reste des Français. Et vous joignez votre voix à la leur, alors que notre religion ne prône pas la ségrégation et l’antagonisme mais la paix, la coexistence, l’harmonie, la compréhension et la tolérance, et, bien sûr, la dignité et l’auto-défense – car comme Malcolm X, nous ne tendons pas l’autre joue et sommes à même de nous défendre par tous les moyens nécessaires. Je suis au regret de vous le dire, mais vous êtes, que vous vous en rendiez compte ou non, la recrue rêvée pour les identitaires islamophobes, anti-arabes et anti-immigration, et ils vous louent à longueur de journée sur les forums de discussion. Vous êtes une bénédiction pour eux, et vous tombez à pic, leur permettant d’être encore plus audacieux dans leurs attaques contre l’Islam et les musulmans et leur rejet d’une France multiethnique et multiculturelle.

Une guerre est déclarée non pas contre l’Islam en tant que tel, mais, de manière générale, contre toutes les croyances, traditions, valeurs et libertés authentiques, contre tout ce qui peut amener les individus, communautés et nations à être forts et éveillés, à s’unir et à secouer le joug de toute oppression. L’Islam barbare et obscurantiste d’Arabie Saoudite n’est pas un ennemi de l’Occident, au contraire, il est son principal allié, car il n’enseigne que l’ignorance et la soumission. Les musulmans n’ont pas à craindre en tant qu’ils sont musulmans, mais seulement à hauteur de leur degré d’éveil, de résistance et d’activisme, comme tout autre citoyen, même si aujourd’hui, l’Islam est effectivement présenté comme une cible de choix à cause de ses valeurs et de sa capacité de cohésion. Cette offensive a lieu actuellement à l’échelle mondiale, et la France pourrait bien devenir une ligne de front dans cette guerre politique, idéologique et culturelle – et parfois militaire. Et de même que les Etats-Unis et Israël en sont le fer de lance international, de même que des torchons comme Charlie Hebdo en étaient de diligents soldats, et de même que la hyène Marine Le Pen et son parti portent haut l’étendard de cette cause, vos propos sont maintenant utilisés comme une caution dans cette offensive, d’où, je le regrette, cette longue lettre de protestation. Vous apportez la voix d’un « savant musulman » dans cette arène du « choc des civilisations », en reprenant ce que disent nos ennemis, à savoir que la coexistence entre musulmans et non-musulmans en France est impossible.

Ne sommes-nous pas, devant Dieu comme devant les hommes, responsables non seulement de nos intentions, mais également de notre démarche, de la manière dont nous transmettons notre message, de notre rigueur, de notre humilité, et des conséquences prévisibles de nos paroles et de nos actions ? Ne devrions-nous pas faire attention à ne pas donner prise à nos ennemis, à ne pas leur permettre d’utiliser à leur avantage nos déclarations et actions, et de faire attention à ne pas égarer les gens dont les vies entières pourraient être brisées si elles essayaient d’appliquer ces exhortations inconsidérées à l’émigration ? Il me semble que vous êtes insouciant, voire ignorant face à ces réalités.



Contenant les sections suivantes :

La Russie face à l’Empire
Qu’est-ce que l’eschatologie islamique ?
La France devient-elle totalitaire ?
La place des musulmans en France
Les enseignements de l’Islam
Conclusion

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