mardi 8 septembre 2015

La capitulation du « Grand Liban »



Par Ghassan Kadi – Le 4 septembre 2015 – Source : thesaker.is

Traduit par Ludovic, relu par jj et Diane pour Le Saker Francophone



[Cet article est contestable à plus d'un titre mais a du moins l'intérêt de présenter certaines réalités complexes du Liban. Sayed Hasan]


Le Grand Liban – le Liban reconnu dans ses frontières officielles par la communauté internationale – est l’enfant chéri de la France et l’héritier des funestes Accords Sykes-Picot, qui partagèrent le Proche-Orient entre la France et la Grande-Bretagne, avant de lui accorder son indépendance.


La France s’est engagée envers ses protégés libanais (surtout les Maronites, communauté chrétienne prédominante au Liban, qu’on appellera ici Entité politique maronite) à protéger l’indépendance et la souveraineté du pays contre toutes futures visées syriennes. C’est d’ailleurs pour cela que les musulmans libanais [qui au départ étaient contre l’administration française et pour l’intégration à la Syrie, État majoritairement musulman, NdT] parlent ironiquement de la France comme de la mère nourricière du Liban.

L’Entité politique maronite tenait absolument à inclure dans le Grand Liban ces villes importantes que sont Beyrouth, Tripoli et Saïda – des cités avec une forte population musulmane. Les Français fermèrent les yeux et précisèrent par écrit dans la Constitution que le Président de la République et le commandant en chef de l’armée devaient appartenir à la communauté maronite. Leur peur était fondée sur le fait que les musulmans de ces villes se retrouveraient soudainement citoyens d’un État qu’ils considéraient comme un vassal de l’Occident, et qu’ils étaient furieux d’être séparés de leur mère-Syrie et inclus dans un État auquel ils ne s’identifiaient pas.


Quand Nasser devint l’espoir du monde arabe, de nombreux musulmans libanais le suivirent et rejoignirent les rangs du nationalisme pan-arabe. Cela n’a pas duré bien longtemps, et le courant qui l’a remplacé a été plus complexe et sinistre : le fondamentalisme sunnite, tandis que pour la première fois dans l’histoire du Liban, les Chiites commencèrent à s’organiser.

Jusqu’au début des années 1980, les Chiites libanais n’eurent guère voix au chapitre dans la politique du Liban. Les musulmans de Beyrouth, Tripoli et Saïda étaient en majorité Sunnites. Le poste de Premier ministre était réservé au leader de leur communauté, les Chiites devant se contenter de la Présidence de l’Assemblée – une position secondaire, mais ce n’était pas tout. Les Chiites comptaient peu, et leurs régions étaient pauvres. Pour envenimer les choses, ils étaient concentrés dans deux régions, la Bekaa et le Sud, et au Sud, leur voisin, c’était Israël. Contre toute attente, les Chiites ont émergé et ont infligé une défaite historique à Israël en 2006 – un véritable combat de David contre Goliath.

Le réveil des Chiites a créé une équation politique entièrement nouvelle pour le Liban, les Chiites y prenant la part du lion. Il est probable que dans un très proche avenir, leur poids soit encore renforcé.
Il semble de plus en plus évident que le Président Assad gagnera la guerre engagée contre lui depuis 2011. D’ailleurs, la coalition qui s’était levée contre lui n’existe plus. Elle s’est fragmentée et l’armée des fondamentalistes (État islamique) est devenue le cauchemar des pays qui l’ont créé.

Dans le même temps, l’Entité politique maronite s’est trouvée de nouveaux alliés sur la scène locale, les plus improbables, ses adversaires de toujours, les Sunnites libanais. Ces deux pôles traditionnels de la politique libanaise, les Sunnites et les Maronites, ont compris qu’ils allaient perdre leur statut, à moins de s’unir et de lutter contre les Chiites, et plus précisément contre le Hezbollah.

Cette fois, la France n’a pu apporter qu’un appui secondaire. La France n’est plus la grande puissance des années 1920 et son rayon d’action politique et économique est limité. C’est un autre pays qui a apporté son appui à cette nouvelle alliance libanaise, et, ironie du sort, il s’agit du plus fondamentaliste des États musulmans, l’Arabie saoudite.

Grâce à ses liens solides avec les Saoudiens et à son immense richesse, Saad Hariri, à la tête de l’Entité politique sunnite a formé l’épine dorsale financière d’une alliance avec l’Arabie et les États-Unis, avec la France en retrait, une alliance dont le but était de garantir l’intégrité et la souveraineté du Liban comme État distinct et indépendant de la Syrie.




Walid Joumblatt

Cette alliance, appelée Alliance du 14 Mars, comprenait au départ l’Entité politique maronite, l’Entité politique sunnite menée par Hariri, ainsi que le leader druze Walid Joumblatt, mais Joumblatt la quitta rapidement.




Hassan Nasrallah

En face, nous avons la Coalition du 8 Mars. Le principal acteur est le Hezbollah, mais on y trouve aussi le PSNS (Parti socialiste nationaliste syrien, laïc), le Parti communiste libanais et, contre toute attente, le général Aoun, ancien commandant en chef de l’armée, et Sleiman Frangié [petit-fils d’un ancien Président de la République, NdT] qui forment l’Axe de la Résistance. Le PSNS qui milite pour l’unification de la Grande Syrie a été créé par un Grec orthodoxe libanais, Antoun Saadé. Résolument laïc, le parti s’est engagé en Syrie aux côtés du Hezbollah et de l’armée syrienne.

Tandis que l’Alliance du 14 Mars entre Maronites et Sunnites est un mariage de convenance avec des objectifs anti-chiites, la Coalition du 8 Mars est laïque, même si elle est dirigée par le Hezbollah – le parti de Dieu –, un parti qui recrute essentiellement dans la communauté chiite. Ses membres et ses sympathisants, notamment les jeunes, en ont assez d’une Constitution basée sur les rapports de forces entre communautés religieuses, entre autres choses.


Michel Aoun

Plus encore, la présence du général Michel Aoun dans cette coalition marque la fin de l’Entité politique maronite. Les Maronites sont déchirés en deux camps à peu près égaux. Un camp continue à suivre les leaders et les partis traditionnels, tandis que l’autre, conduit par Aoun, veut des réformes et souhaite établir de bonnes relations avec la Syrie.

Dans le même temps, comme le cours de la guerre en Syrie ne semble pas tourner en faveur du 14 Mars, le nouveau roi d’Arabie saoudite vient de faire ce qui s’apparente à un coup d’État. A peine installé sur le trône, il a élevé son fils le prince Mohammed comme prince héritier adjoint, et dans les faits, Mohammed est devenu le roi officieux d’Arabie.

Même lorsque le roi Fayçal obligea son aîné corrompu et débauché à abdiquer, en 1964, il avait établi une lignée claire pour l’accession au trône, pour les règnes de Khaled, Fahd et Abdallah. Tout cela vient de changer, et le nouveau prince n’aime guère l’ancienne génération ni ses clients, dont Hariri.


Saad Hariri

Les rumeurs courent que Hariri connaît de graves ennuis financiers. L’une de ses sociétés, Oger Liban [société de télécoms, NdT] a fermé, et seuls les employés qui avaient des liens solides avec leur patron ont reçu des indemnités. Les autres sont partis les mains vides. Mais la compagnie-mère elle-même, Saudi Oger, semble être en difficulté, avec une dette de un milliard de dollars. En d’autres temps, Hariri aurait siphonné le trésor royal pour combler le trou, pas cette fois-ci.

Quand la guerre en Syrie se terminera, et cela pourrait arriver rapidement maintenant, tout indique que Assad va gagner, et que le Hezbollah va être encore plus puissant, tandis que les traditionnelles Entité politique maronite et Entité politique sunnite seront à leur plus bas.

Ce que les observateurs ne voient pas est le fait que le Grand Liban a capitulé. Il a renoncé à tout, depuis le traitement des ordures jusqu’à l’élection d’un Président de la République.

A ce propos, le Liban n’a plus de Président depuis plus d’un an. Si l’appartenance du Président à la communauté maronite a été la garantie de la survie de l’État, comment celle-ci serait-elle possible, si les Maronites eux-mêmes ne parviennent plus à s’entendre sur un candidat ?

Mais, là encore, ce n’est pas tout.

Une fois que la Syrie aura gagné la guerre, elle ne pourra pas laisser un foyer d’infection à ses frontières. Le Liban a été infiltré par des milliers d’activistes d’État islamique et de combattants sunnites. Ils se sont concentrés dans le Nord et le Nord-est, tenant notamment des bastions dans la ville d’Ersal et la ville de Tripoli – la deuxième ville du Liban. Il va falloir éliminer ces radicaux, et seuls l’armée syrienne et ses alliés libanais pourront s’en charger [discutable : le Hezbollah suffira largement à la tâche]. Ceux qui ne voient pas ce grand nettoyage arriver vont être surpris.

Quel pays, ou quelle puissance, pourra intervenir alors pour sauver l’intégrité et la souveraineté du Liban ? Qui viendra jouer le rôle de la mère nourricière pour les Maronites ? Pour quels Maronites, au fait ? Les derniers supporters de la traditionnelle Entité politique maronite ou les partisans du Général Aoun ?

Le Grand Liban a capitulé. Sa constitution communautaire-religieuse a failli. Le sol s’est dérobé sous les pieds de son système politique. Les institutions déclinantes, fondées sur la corruption et les pots-de-vin, sont arrivées à leur terme.

Le Grand Liban était un mensonge français, une plaisanterie que même son architecte, le Général Gouraud, n’imaginait pas tenir un siècle entier.

Les Libanais des différentes obédiences politiques sont tous armés, mécontents et déçus de ce que leur laissent le gouvernement et les politiciens. Des milliers d’entre eux sont descendus dans la rue pour exiger des réformes, mais il ne peut y avoir de réformes venant d’un système politique bâti sur des sables mouvants, et fait de bric et de broc.

Les tas d’ordures qui encombrent le pays et qui viennent de provoquer une crise majeure sont la manifestation physique d’une pourriture plus profonde et encore plus sinistre qui ronge la nature même de l’État et sa souveraineté en tant qu’État indépendant, son identité et sa constitution archaïque et tribale.

Ainsi donc nous avons d’un côté le spectre du gouvernement libanais, qui est communautaire, corrompu, faible et dysfonctionnel, et de l’autre, nous avons l’axe libanais de la Résistance (la Coalition du 8 Mars) qui est laïc, organisé, fort et capable. En cas de problème, l’Axe de la Résistance est désormais une force plus efficace que l’armée libanaise elle-même. Il n’est donc pas difficile d’imaginer que cette alliance peut, ou peut-être doit, prendre un jour la direction du pays pour réinventer une nouvelle voie pour sa gouvernance et pour son identité.

Cette fois, quand l’armée syrienne entrera au Liban, elle n’en repartira pas. Le Liban n’a plus les moyens de rester en paix et en sécurité et il doit assumer sa vraie identité en se réunifiant avec la mère-Syrie. Cela fait bientôt un siècle que l’on couvre l’État libanais d’échafaudages pour tenter de raffermir sa structure. Personne ne semble être capable, ni même être désireux de poursuivre ce travail, et les échafaudages eux-mêmes sont en train de tomber en ruines.*

Ghassan Kadi


* Ce dernier paragraphe est très discutable : ayant mis en déroute Israël à deux reprises, le Hezbollah est tout à fait capable d'éliminer toute présence terroriste du Liban. Tant la Syrie que le Hezbollah, et la majorité des Libanais, favoriseraient certainement une union étroite à une réunification. [Sayed Hasan]

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