vendredi 1 janvier 2016

Mission laïque française, clientélisme et néo-colonialisme


Emission « Chroniques Syndicales », Radio Libertaire, 26 décembre 2015


Voir également :

Colonialisme, clientélisme et censure : l'autre visage de la Mission laïque française

Les marchands de soupe de la Mission laïque française : clientélisme et enfants-rois (1/3)

Les marchands de soupe de la Mission laïque française : violences et omerta (2/3)


Transcription de l'interview :

[Chanson de François Béranger, Blues parlé du syndicat]

Présentateur 1 : Chers auditeurs, chères auditrices de Radio Libertaire, [bienvenue à] l'émission Chroniques Syndicales du Samedi Décembre, et évidemment on est pendant les vacances scolaires mais la lutte des classes n'est pas en vacances. Nous allons étudier trois cas symptomatiques de défaillance du service public, d'effondrement du service public même, pourrait-on dire dans certains cas, avec trois piliers du service public : on va étudier successivement l'Education, les Transports et La Poste.

On commence par l'Education Nationale, et on reçoit SL. Bonjour.

SL : Bonjour, merci de me recevoir.

Présentateur 1 : S., vous allez nous parler d'une institution finalement assez méconnue, même si elle est importante, elle a un certain pouvoir, c'est la Mission laïque française, une institution fondée en 1902 dont le but était de développer l'éducation dans les colonies, prétendument en opposition avec l'éducation religieuse, on va voir à quel point ce principe anticolonial [antireligieux] a été appliqué depuis 1902, avec cette effroyable histoire que vous allez nous raconter dans un Lycée du Caire.

Pour dire encore deux mots et présenter brièvement cette association avant de vous laisser la parole, c'est donc une « association à but non lucratif ». Quand on regarde quand même sur le site de la Mission laïque française, on s'aperçoit quand même que ses partenaires sont des institutions aussi peu lucratives qu'Areva, Bouygues, Total, PSA-Citroën, Renault, Michelin, j'en passe et des meilleures. Il y a aussi, évidemment, des partenaires plus institutionnels comme le Ministère de l'Education Nationale, de la Défense, des Affaires Etrangères...

Présentateur 2 : De la Défense ?

Présentateur 1 : De la Défense également, oui, c'est inquiétant, le CNED, l'UPEC (Université de Créteil), l'ESPE de Lille, quelques Académies (Paris, Reims), la Solidarité laïque, bref, on est vraiment dans l'institutionnel d'Etat mais allié avec les multinationales du capitalisme français, et tout ça serait, évidemment, à but non lucratif. Alors « à but non lucratif », il faut le dire assez vite, parce que les droits d'inscription pour les élèves, en tout cas ceux de ce Lycée du Caire dont vous allez nous parler sont des droits d'inscription faramineux donc il y a des intérêts économiques importants, et puis il y a surtout une vision de l'Education qui est tout à fait singulière par rapport à celle qu'on pourrait imaginer quand on voit ça de loin. En tout cas, on est loin du rayonnement de la Francophonie et de la culture française.

Alors, qu'est-ce qui se passe dans cet établissement, dans ces établissements on peut dire, c'est assez général, en tout cas pour l'Egypte, dans ces établissements au Caire, Salah ?

SL : Alors, pour commencer, j'étais à Paris et j'ai postulé directement auprès de la Mission laïque française pour un poste à l'étranger, et assez rapidement, j'ai été contacté par un établissement du Caire qui s'appelle MISR Language Schools, et qui je le précise tout de suite est l'établissement le plus réputé du Caire au niveau de la qualité de l'enseignement, etc., et donc les places s'y arrachent.

Présentateur 3 : En français, en langue française.


SL: C'est ça, enseignement en Français, cours en Français. Il y a également des enseignements en arabe bien sûr, pour le cursus égyptien, mais en tout cas, j'ai été recruté par la section française de cet établissement, donc directement par le Proviseur M. T., je me trouvais à Paris.

Ensuite, j'ai pris mes fonctions dans cet établissement et effectivement, j'ai été confronté à des conditions assez chaotiques. Je précise que c'était au mois de novembre [2012], donc c'était après la rentrée. Ce qui s'était passé, c'est que la titulaire du poste, qui avait une dizaine d'années d'expérience, notamment dans le 93, avait tout simplement quitté son poste, déserté entre guillemets ses fonctions parce qu'elle n'arrivait tout simplement pas à gérer la situation. Et donc j'ai très rapidement découvert que ce qui m'était présenté comme une fragilité de la part de cette enseignante était en fait quelque chose de symptomatique, de structurel dans cet établissement où il y avait vraiment un chaos inconcevable.

Je vais donner quelques éléments : effectivement, on parlait des droits d'inscription, ils sont assez faramineux. Me semble-t-il, c'est de l'ordre de 4000 à 5000 euros pour cet établissement. Maintenant, on est en Egypte, un pays du Tiers Monde. En France, je sais pas s'il y a beaucoup de personnes qui seraient capables de payer cette somme-là. En Egypte, en tout cas, c'est seulement les gens de la classe très aisée qui peuvent se permettre cela.

Présentateur 3 : Intéressant.

SL : Donc c'est vraiment du clientélisme, ce sont des clients. Et là-bas, comme on dit, le client est roi. Les enfants, ce sont des VIP entre guillemets, donc ce sont eux qui ont toujours prépondérance, qui priment sur les enseignants. Pourquoi ? Parce que si on perd un élève, on perd une somme d'argent assez conséquente, une rentrée d'argent conséquente. Par contre, si on perd un enseignant, eh bien il suffit de le remplacer, et vu qu'ils ne sont pas du tout regardants sur les compétences des enseignants, c'est assez [facile].

Les enseignants étaient accablés, et j'ai découvert après une semaine... Déjà, ma première journée a été effroyable, je me suis littéralement fait dévorer par les élèves, qui venaient de chasser entre guillemets une enseignante et donc qui voulaient faire un peu la même chose avec moi. Et ce que j'ai découvert assez rapidement, c'est que ces enfants-là étaient intouchables. Par exemple, ce qui se passait avec ma collègue précédente, c'est qu'elle faisait son travail, elle essayait de les tenir, de les sanctionner, etc. Mais qu'est-ce qui se passe ? Un élève qui est sanctionné, tout de suite en sortant de cours, il va voir le Proviseur, M. [Frédéric] TUMPICH, et M. TUMPICH annule les punitions, et donc comment un Professeur peut faire face à ses élèves s'il leur a mis une punition mais qu'elle est supprimée par la hiérarchie, donc c'est absolument ingérable.

Présentateur 3 : C’est la débâcle assurée. Disons aussi que…

Présentateur 4 : Alors c’était quel genre de punitions, justement, est-ce que c’était seulement faire des lignes ou c’était des exposés à faire ?

SL. : C’est ça, c’est toutes les punitions classiques que peut donner un enseignant, recopier des passages, faire des exercices supplémentaires, voire être collé, etc. Mais il suffit que les élèves se plaignent, que les parents se plaignent, pour que cette punition soit immédiatement annulée.

Présentateur 4 : Et c’était courant ce genre de punitions ?

SL : Les professeurs qui essayaient de les mettre en place, en tout cas, avaient beaucoup de difficultés, et en fait, plus les professeurs essayaient de faire leur travail, plus ils avait des difficultés.

Présentateur 4 : Mais peut être que la répression n’était pas le bon message, c’était peut-être ce que le directeur voulait faire passer comme message ? La répression, n’est peut-être  pas le meilleur message à faire passer à des élèves ? Votre autorité devrait être admise d’elle même, mais ne devait pas s’imposer à coups de répression ?...

Présentateur 3 : [Rires] Il se fait l’avocat du diable…

SL : J’ai assisté, une semaine après ma prise de fonctions, à une réunion parents-profs. Il y avait les parents, les professeurs et la direction. Les professeurs se sont fait, littéralement, lyncher. Tous les problèmes de l’établissement étaient [considérés comme] de la responsabilité des professeurs. Il y a  un parent d’élève qui a utilisé le mot de Gestapo, pour dire que, vraiment, nous les professeurs (je faisais déjà partie de l’équipe), nous étions trop sévères avec les élèves, etc. Tout ce qui se passait dans l’établissement - le départ de ma collègue, etc.,, on prenait acte du fait que c’était grave, . Mais la seule responsabilité, c’est pas l’administration, c’est pas les parents, c’est pas les élèves, ce sont les enseignants, et les enseignants se font accabler, se font lyncher, il n’y en a pas un qui a pris la parole. 

Présentateur 3 : Une séance d’humiliation collective.

SL : C’est ça.

Présentateur 4 : J’imagine aussi, quel était le profil sociologique des élèves au lycée du Caire ?

SL : Ce sont des VIP, ce sont des élèves riches, de la haute société.

Présentateur 4 : Ils ont l’habitude d’avoir des gens à leur service et pas l’inverse.

SL : C’est vraiment des gens qui ont une culture  – c’est une collègue qui avait utilisé ce terme – la culture « dominants/dominés ». Ce sont [pour beaucoup] des gens qui font partie des dominants, qui ont des bonnes, qui ont des chauffeurs, qui ont beaucoup de services à leur disposition, leur parents sont des gens très occupés, ce sont des VIP, ils les voient pas souvent, donc ils ont vraiment l’habitude d’avoir des gens à leurs ordres, à leur service, et les professeurs sont considérés comme…

Présentateur 1 : …domestiques, hein, c’est une culture de la domesticité. C’est important de bien l’expliquer parce qu’on a souvent cette idée reçue, en France, que les problèmes les plus graves se situent dans les établissements dits « sensibles », un néologisme crée par le jargon administratif. En réalité, les pauvres peuvent effectivement créer des désordres dans les établissements, mais on s’aperçoit que les super riches aussi, il suffit que l’établissement soit privé et qu’il ne respecte qu’une seule règle, finalement, c’est la loi du client, la loi du fric.

SL : Oui, tout à fait, le clientélisme, c’est le maitre-mot de cette établissement, et en aucun cas l’éducation, la pédagogie [ne comptent], tout ça ça passe vraiment à la trappe, ce qu’il faut c’est leur donner des bonne notes, parce que s’ils ont des mauvaises notes, bien entendu, c’est la faute du professeur. Ce qu’il faut, donc, c’est leur donner des exercices qui peuvent leur permettre d’avoir des bonnes notes, peu importent les programmes, et puis en fait – j’avais donné aussi cet exemple– cela donne des notes et des moyennes exceptionnelles, par exemple, pour des élèves qui ont vraiment de très gros problèmes en Français, c’est un niveau très très moyen, très très faible…

Présentateur 3 : Vous êtes enseignant en Lettres, hein, Salah.

SL : Professeur de Français, oui. Par exemple en avait des notes d’un collègue… Parce que c’est soit on essaie de faire son travail et on aura des problèmes, sois on essaie de caresser les clients dans le sens du poil et donc on aura moins de problèmes, donc ce collègue-là, en l’occurrence, avec qui j’ai eu un conflit plus tard, les notes [trimestrielles d’un élève] par exemple étaient 15/20, 14/20, 9/20, [ce qui donnait une] moyenne générale de 16 ou 17. C’est vraiment l’arithmétique qui est révolutionné.

Présentateur 3 : D’accord

SL : Voilà, c’est à ce niveau-là. Et les professeurs qui essaient d’être sévères, de faire leur travail, etc., de lever le niveau d’exigence, tout de suite se font vraiment accabler parce que c’est vraiment une culture de la soumission qui est imposée a l’équipe des enseignants, surtout en l’occurrence pour les enseignants qui sont Français donc qui viennent de France, qui ne maitrisent pas forcément la culture arabe de ce pays-là, dans un pays dictatorial, l’Egypte…

Présentateur 1 : Oui, le contexte politique, la révolution manquée, est-ce que ça joue sur le fonctionnement des établissements de ce type ? 

SL : Mais certainement parce que nous sommes, nous vivons dans ce contexte-là, on sait qu’on n’est pas dans un Etat de droit, et d’ailleurs c’est un peu sur ça que joue la Mission laïque française, la Mission laïque française a une Charte des personnels dans laquelle elle spécifie, je cite à la lettre, « la Mission laïque française qui est leur employeur », qui est l’employeur des enseignants, donc on est recrutés en France pour être envoyés dans des pays où le droit n’occupe pas une place très importante, mais quand même on se sent protégés par notre statut de Français et le fait qu’on travaille dans une institution française, mais après, dès qu’on a le moindre problème, on est abandonnés complètement, et même accablés, c’est vraiment [terrible], et ce n’est pas possible de faire quoi que ce soit [pour faire valoir ses droits]. Et sachant ce qui se passe, sachant que ce n’est pas un Etat de droit, sachant que ça peut aller effectivement très loin comme ce fut le cas avec moi, vraiment on est encouragés à des comportements de soumission, de docilité, surtout ne pas faire de vagues parce que Dieu sait ce qui peut nous arriver dans un tel contexte.

Présentateur 3 : Alors juste avant de développer ton cas personnel, rappelons que la MLF, la Mission laïque française, c’est une des deux grandes structures qui gèrent les établissements d’’enseignement français à l’étranger, avec un réseau sensiblement moins important quand même que l’AEFE…

Présentateur 4 : C’est quoi l’AEFE ?

Présentateur 3 : L’Agence de l’enseignement français à l’étranger qui relève et qui est directement rattachée, contrairement à la MLF qui est une association, au Ministère des affaires étrangères. La MLF (ce n’est pas un point fondamental, mais je pense que c’est quand même intéressant à noter), la MLF, pour bien montrer la considération dans laquelle elle tient ses personnels, et bien elle fait payer le dossier de recrutement. Tu nous le confirmes ? Il faut postuler par internet je crois…

SL : C’est ça oui, j’avais envoyé un dossier…

Présentateur 3 : Il y a des frais, simplement pour postuler, il y a des frais même si on n’est pas finalement recruté.

SL : Alors là j’ai pas le souvenir, j’ai fait le dossier mais en fait peut-être que ça ne s’est pas tout à fait passé [comme d’habitude] car j’ai été recruté en cours de année, peut être qu’il y a eu des choses différentes…

Présentateur 3 : Il me semble bien que c’est la procédure habituelle, c’est de faire payer une soixantaine d’euros pour postuler.

SL : C’est tout à fait possible, mais ça remonte à 2012…

Présentateur 1 : Donc ok, on revient dans cet établissement, alors comment s’appelle cet établissement français du Caire ?

[A suivre]


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